LE SCEPTRE D'OTTOKAR

LE SCEPTRE D'OTTOKAR
Une vente de bandes dessinées aura lieu chez ARP le samedi 17 Février 2024 à 15 h. Seront présentés des planches, dessins et crayonnés, et des albums en édition originale.

A remarquer la superbe double planche du "Sceptre d'Ottokar".

GEORGES REMI DIT HERGÉ (1907-1983)
Le Sceptre d’Ottokar
Double planche originale n°50 pour les pages 97 et 98 de la première édition noir et blanc de l'album « Les aventures de Tintin - Le Sceptre d'Ottokar » de 1939.
Encre de Chine, rehauts de gouache blanche, aquarelle bleue et traces de mine de plomb du crayonné gommées. Signée. 
Traces d'un dessin de Milou effacé dans la marge gauche. 
H 39,8 x L 60 cm. Encadré.


Historique :
Ces deux planches parurent d’abord dans le journal Le Petit « Vingtième », daté du 20 juillet 1939. 

Provenance et état :
Double planche en parfait état de conservation.
Collection particulière, depuis 45 ans.
Conservée à l’abri de la lumière, entre des feuilles de papier non acide. 

Certificat :
Cette double planche est accompagnée de son certificat délivré par le Comité d’Authentification des Studios Hergé en date du 7 Mai 2023. 




Tout l’art de Hergé en deux pages
Voici sans conteste une des plus belles doubles planches de l’Aventure de Tintin « Le Sceptre d’Ottokar », prépubliée du 4 août 1938 au 10 août 1939 dans Le Petit « Vingtième ». L’œuvre présentée est entièrement de la main de Hergé. Les deux pages juxtaposées sur une grande feuille de papier à dessin concentrent de multiples éléments-clés de cette Aventure de Tintin. Elles permettent aussi de mieux appréhender la position de l’auteur à ce moment crucial de l’histoire de l’Europe. Et surtout, elles exposent une très large palette d’expressions des personnages qui s’étend de la colère à la joie en passant par la surprise, l’interrogation et l’autorité. Tintin en 1939 est un personnage abouti sous la plume de Hergé. Son père spirituel a trouvé la voie qu’il suivra dorénavant, sans les maladresses de ces débuts, sans l’aide de Tchang comme pour « Le Lotus bleu », sans les tâtonnements de ces albums précédents. La ligne à suivre est là, claire et nette. 

Contexte historique
Le scénario de l’œuvre de Hergé, le « Sceptre d’Ottokar » est le compte rendu d’un Anschluss manqué. 
Inspiré par l’histoire de l’Europe en cours d’écriture, ce scénario se rapproche bien plus que prévu de l’actualité de l’époque. La Syldavie n’est autre que l’Albanie, son dirigeant, le roi Ottokar, se trouve trahi par Müsstler, nom composé bâti sur Mussolini-Hitler, chef de la garde d’acier. 
 

Hergé insistera beaucoup auprès de son éditeur Casterman pour que l’album paraisse avant la fin de l’année 1939. Dans une lettre datée du 12 juin 1939 il interpellera son ami Charles Lesne, directeur éditorial : « Si tu as un peu suivi l’histoire, tu verras qu’elle est tout à fait basée sur l’actualité. La Syldavie, c’est l’Albanie. Il se prépare une annexion en règle. Si l’on veut profiter du bénéfice de l’actualité, c’est le moment ou jamais. » 

Lorsque cette double planche paraît dans le numéro du Petit « Vingtième » daté du 20 juillet 1939, qui reprend en couverture la scène mythique de l’arrivée de Milou dans la salle du palais, les troupes de Hitler ont en effet déjà envahi à la mi-mars une grande partie de la Tchécoslovaquie (la Bohème et la Moravie).  Mussolini, de son côté, a mené une campagne militaire contre l’Albanie début avril, et le décret d’annexion de ce petit pays par l’Italie a été signé le 12 avril, après une campagne d’invasion de moins d’une semaine. Le 22 mai (jour d’anniversaire de Hergé !), un accord d’assistance mutuelle entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste est signé. C’est dire à quel point la parution de ces planches qui désignent le (les) coupable(s) des troubles de cette région du Monde — eh oui, Müsstler — colle à l’actualité.

Une première publication de l’album paraîtra en novembre 1939, mais malheureusement l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939, qui déclenche la seconde guerre mondiale et provoque une pénurie de papier, limitera le tirage, et la production ne reprendra qu’en 1941.

Dialogues et détails graphiques

Les dialogues sont écrits en lettres capitales, conformément au standard de l’époque. Mais dans la réédition, ils seront écrits en lettres minuscules. Les formes des phylactères suivent en gros les règles de la ligne claire au sens où elles s’intègrent au graphisme pour contribuer à la lisibilité et la fluidité de l’histoire, aux deux exceptions notables déjà mentionnées.

On remarquera l’utilisation du blanc qui souligne les bottes du roi, mais aussi autorise quelques repentirs (l’aile du coq) et permet l’émergence de la houppe de Tintin et des gouttes de surprise sur le fond noir du bois de lit. Le rendu de l’astrakan sur le costume du roi (col et manchettes) est très efficace, vu l’économie des moyens employés ; le traitement de la surface du pantalon du ministre sur la vignette en bas à gauche est aussi particulièrement original : plutôt que d’utiliser le gris ou le noir, Hergé a choisi de tracer une alternance de lignes pleines ou interrompues verticales qui ne suivent pas le mouvement du vêtement, une solution unique dans cet album et qui fonctionne très bien ici. Ces deux derniers détails montrent comment les contraintes de la ligne claire autorisent néanmoins des rendus de matières en principe riches en dégradés.

Tout l’art de Hergé en deux pages
Voici sans conteste une des plus belles doubles planches de l’Aventure de Tintin « Le Sceptre d’Ottokar », prépubliée du 4 août 1938 au 10 août 1939 dans Le Petit « Vingtième ». L’œuvre présentée est entièrement de la main de Hergé. Les deux pages juxtaposées sur une grande feuille de papier à dessin concentrent de multiples éléments-clés de cette Aventure de Tintin. Elles permettent aussi de mieux appréhender la position de l’auteur à ce moment crucial de l’histoire de l’Europe. Et surtout, elles exposent une très large palette d’expressions des personnages qui s’étend de la colère à la joie en passant par la surprise, l’interrogation et l’autorité. Tintin en 1939 est un personnage abouti sous la plume de Hergé. Son père spirituel a trouvé la voie qu’il suivra dorénavant, sans les maladresses de ces débuts, sans l’aide de Tchang comme pour « Le Lotus bleu », sans les tâtonnements de ces albums précédents. La ligne à suivre est là, claire et nette. 

Contexte historique
Le scénario de l’œuvre de Hergé, le « Sceptre d’Ottokar » est le compte rendu d’un Anschluss manqué. 
Inspiré par l’histoire de l’Europe en cours d’écriture, ce scénario se rapproche bien plus que prévu de l’actualité de l’époque. La Syldavie n’est autre que l’Albanie, son dirigeant, le roi Ottokar, se trouve trahi par Müsstler, nom composé bâti sur Mussolini-Hitler, chef de la garde d’acier. 
 

Hergé insistera beaucoup auprès de son éditeur Casterman pour que l’album paraisse avant la fin de l’année 1939. Dans une lettre datée du 12 juin 1939 il interpellera son ami Charles Lesne, directeur éditorial : « Si tu as un peu suivi l’histoire, tu verras qu’elle est tout à fait basée sur l’actualité. La Syldavie, c’est l’Albanie. Il se prépare une annexion en règle. Si l’on veut profiter du bénéfice de l’actualité, c’est le moment ou jamais. » 

Lorsque cette double planche paraît dans le numéro du Petit « Vingtième » daté du 20 juillet 1939, qui reprend en couverture la scène mythique de l’arrivée de Milou dans la salle du palais, les troupes de Hitler ont en effet déjà envahi à la mi-mars une grande partie de la Tchécoslovaquie (la Bohème et la Moravie).  Mussolini, de son côté, a mené une campagne militaire contre l’Albanie début avril, et le décret d’annexion de ce petit pays par l’Italie a été signé le 12 avril, après une campagne d’invasion de moins d’une semaine. Le 22 mai (jour d’anniversaire de Hergé !), un accord d’assistance mutuelle entre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste est signé. C’est dire à quel point la parution de ces planches qui désignent le (les) coupable(s) des troubles de cette région du Monde — eh oui, Müsstler — colle à l’actualité.

Une première publication de l’album paraîtra en novembre 1939, mais malheureusement l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939, qui déclenche la seconde guerre mondiale et provoque une pénurie de papier, limitera le tirage, et la production ne reprendra qu’en 1941.

Planche de gauche : 
Milou et le sceptre

Cette scène célébrissime, dernière péripétie de l’odyssée du sceptre, constitue en elle-même une histoire dans l’histoire. Toutes les facettes de l’expressivité du dessin de Hergé apparaissent ici : Les différentes expressions de Milou, l’apparition dans un phylactère de Tintin en colère brandissant des éclairs, le montage cinématographique par lequel on peut apprécier entre les cases 2 et 3 le subtil changement de point de vue qui se répercute jusqu’aux buissons d’arrière-plan, et le départ hors-champ de Milou avec le sceptre.

Dans cette séquence à la gloire de Milou, il faut aussi noter deux exceptions notables à l’encadrement habituel des textes et des pensées : le phylactère dans lequel Tintin apparaît menaçant est en forme de nuage, soulignant une construction de l’imagination de Milou ; le foisonnement des points d’interrogation sans cadre au-dessus de la triple tête de Milou en proie à un cas de conscience aigu, souligne bien son état de confusion. Ces dérogations aux bonnes règles de la ligne claire que Hergé s’est parfois permis, non reprises dans la réédition couleur de 1947, apparaissent pourtant particulièrement spontanées et efficaces ici. Rappelons qu’un autre cas de conscience célèbre de Milou apparaît dans l’album de « Tintin au Tibet », où l’ange et le diablotin luttent pour emporter sa décision.

La dernière vignette de la page de gauche conclut la quête du sceptre dans le palais royal. La diagonale qui relie les regards et gestes des humains au sceptre porté par Milou constitue l’axe fort de cette case. L’expression d’étonnement du roi est parfaitement rendue. Le décor de la salle, digne d’un palais de théâtre, est rendu plus réaliste par les ondulations du tapis ;  les portraits d’illustres ancêtres toujours présents en un tel cas sont systématiquement tronqués par Hergé sur les deux vignettes où ils    apparaissent. Quelques traces de crayon imparfaitement effacées sous le tableau de gauche signalent d’ailleurs un repentir qui démontre que le portrait a bien été intentionnellement coupé. Serait-ce pour faciliter la transposition de la fiction dans des situations réelles, ou une facétie de Hergé interpellant la théâtralité des galeries d’ancêtres ? 

La couverture du Petit « Vingtième » montre la même scène à quelques secondes d’intervalle, mais vue du côté d’où provient Milou. Le tapis est un peu différent, ainsi que le style du canapé qui est passé de Louis XVI à Louis XV ; les tableaux ont disparu ; des moulures apparaissent sur les murs, l’aube luit par les fenêtres ; le second ministre, visible seulement deux cases plus loin sur la planche, se trouve dans le champ de ce dessin de couverture. Les différences peuvent s’expliquer partiellement par le fait que cette couverture a probablement été dessinée après la planche. Sont-elles intentionnelles, ou juste l’expression de l’inspiration du moment face à un plus grand espace ?

Planche de droite : 
le roi et Müsstler

L’intérêt ne faiblit pas dans la page suivante, où apparaît le nom de « Müsstler » mentionné quelques pages plus tôt. Le contexte historique fait un retour en force, suite aux multiples péripéties de la chasse au sceptre. Comme signalé précédemment, Mussolini a annexé l’Albanie trois mois avant la première parution de cette planche, mais Hergé se souvient peut-être que lors d’une précédente tentative des Italiens en 1920, les Albanais s’étaient défendus et avaient obtenu le retrait des troupes italiennes. La fin optimiste du « Sceptre » serait-elle une réminiscence de cet épisode ? Le danger pour l’Europe est en tout cas clairement désigné avec ce seul nom composé de « Müsstler ». Et en effet, la guerre sera déclarée quelques semaines plus tard. 

A souligner aussi, l’empathie que Tintin démontre envers le roi syldave en danger, qui n’est pas sans rappeler la sympathie et l’admiration que Hergé éprouvait pour le souverain belge de cette même époque, le roi Léopold III. Ce roi qui se voulait au-dessus des partis politiques et qui espérait envers et contre tout de pouvoir sauvegarder la neutralité de son pays et ne pouvait ou ne voulait pas imaginer qu’une puissance étrangère menaçait les frontières de son royaume. Le père de Tintin faisait partie de ces belges qui faisaient entièrement confiance à l’autorité de ce chef d’état volontariste. 

Le roi syldave montre une même fermeté royale après la lecture des documents trouvés par Tintin, et à l’énoncé de ses décisions. On devine que l’inquiétude et le danger vont faire place aux festivités avec le coup de canon qui surprend le coq et réveille Tintin dans une chambre du palais. Mais comme toujours dans une histoire publiée en épisodes hebdomadaires, le doute persiste jusqu’à la prochaine page. Serait-ce une attaque en règle des Bordures, peuple belliqueux voisin de la Syldavie ? Au coin inférieur gauche de la dernière case, une statuette de nu à la facture classique interpelle. Son attitude rappelle celle de l’éphèbe de Marathon, équivalent de Tintin dans le monde antique. Elle n’a pas été reprise dans le version redessinée de 1947.